Le concept de « nature » est aujourd’hui abondamment retravaillé, en particulier par des anthropologues, des philosophes, des théoriciens de l’écologie politique1. Cette réflexion porte tout particulièrement sur le couple « nature et culture », distinction traditionnelle dans la philosophie occidentale et en anthropologie, que Philippe Descola et Tim Ingold, entre autres, ont proposé de dépasser.
En écho à ces recherches, les spécialistes de l’Antiquité grecque et romaine s’interrogent eux aussi sur la nature et sur le concept d’environnement – en prenant en compte les remises en cause actuelles de celui-ci. C’est ce qu’attestent plusieurs travaux récents et en cours, qui réfléchissent sur différents aspects de la « nature » (phusis, natura) pour les Anciens et qui les mettent en débat avec des conceptions modernes et contemporaines. Ainsi, le récent volume intitulé Natura. Approches anciennes, enjeux contemporains, dirigé par Maria Cecilia D’Ercole, Silvia D’Intino et Florence Gherchanoc (2024), rassemble les contributions de spécialistes de divers domaines (la littérature, la philosophie, le droit, la religion, les images, l’agriculture, etc.) qui s’interrogent, selon des perspectives croisées (philologique, anthropologique, historique, économique), sur ce qu’est la « nature » dans les mondes grec, romain, indien et sumérien. Dans ce volume, les articles d’Alessandro Buccheri (sur Homère et les présocratiques), de Marion Faure (sur Ovide), de Dario Mantovani (sur le Droit romain) et de Pierre Vesperini (sur Lucrèce) notamment montrent que nature et culture sont loin d’être opposées.
S’il est important de s’interroger sur le concept de nature chez les Anciens, il est tout aussi essentiel de réfléchir sur la notion de « culture » dans ces mêmes univers antiques.
Pour ce faire, on propose de prendre comme point de départ l’étude des termes latins cultus et cultura, qui sont à l’origine des mots français « culture », « culte », etc., et qui sont très riches de sens. Ces deux mots sont dérivés du verbe colo, lui-même polysémique, qui signifie « habiter » ; « soigner », « s’occuper de », d’où le sens de « cultiver » quand il s’agit de la terre, d’un champ ; « orner » des objets ou des êtres humains ; « respecter », « honorer » (des ancêtres, la patrie…) et plus spécifiquement « rendre un culte à » quand il s’agit des dieux. Le substantif cultus, dérivé du verbe colo, désigne l’action de « prendre soin de », qu’il s’agisse de la terre (agriculture), des animaux2, des êtres humains, notamment de leur corps (en cela, il est lié aux vêtements, aux ornements, à la parure3), mais aussi des dieux. Complété par les génitifs animi ou litterarum, il désigne la « culture de l’esprit » et la « pratique des lettres ». Cultus désigne également le résultat de l’acte de « prendre soin », exercé sur ces divers objets. En ce sens, le terme peut dénoter les moyens qui servent à embellir et à orner, mais aussi la « civilisation », le « genre de vie ». Les emplois du terme cultura sont beaucoup moins étendus, mais peuvent avoir les mêmes objets : la terre comme l’esprit, animus4.
Il s’agit donc, dans un premier temps, de partir de l’exploration des différents emplois des mots latins cultus (surtout) et cultura, en montrant les relations éventuelles entre ces emplois, pour s’interroger sur les conceptions, les représentations et l’imaginaire romains de la « culture » – sans donner de celle-ci une définition préalable et restrictive. La polysémie du substantif et du participe passé cultus peut ainsi constituer le point d’appui de différentes questions :
- Quelle est la relation des mots cultus et cultura avec le terme latin natura, qui signifie, pour le dire rapidement, la « naissance », la « nature d’une chose » et « l’ensemble du monde physique », animé et non animé ?
- Quelle relation est faite par les auteurs latins entre le culte des dieux et les autres acceptions du mot cultus5 ?
- Comment s’articulent les notions de cultus et de rusticitas ?
- Quelle est la place des animaux au sein de la relation entre nature et (agri)culture ?
- L’agriculture est-elle le modèle de la culture de soi, du corps et de l’esprit ?
- Où est la place de la nudité dans le partage entre nature et culture ? Et celle de la beauté ?
- Quels liens peut-on faire entre cultus, eruditio, humanitas, urbanitas ?
- Ceux que les Romains considèrent traditionnellement comme des Barbares ont-ils du cultus ? Si l’on envisage le cultus comme « genre de vie », « mode de vie », cela ne paraît pas impossible.
La finalité de ces questions, dont la liste n’est pas exhaustive, n’est pas seulement d’explorer ce qu’est le cultus pour les Romains de l’Antiquité, mais de mettre en perspective la « culture » du point de vue romain avec ce qu’elle peut être dans d’autres civilisations et à d’autres périodes, grâce à de multiples approches (linguistique et sémantique, littéraire, philosophique, anthropologique, historique, artistique…). Ainsi, pour faire référence ici, en amont, au seul monde grec ancien, on se demandera, par exemple, comment s’y organisent le lexique et les concepts de la « culture » au sens large, alors même que la grille des termes latins ne peut être appliquée à la langue grecque. En effet, pour paraphraser Jean-Pierre Vernant qui soulignait que « Le grec ne connaît pas de terme correspondant à celui de “travail” »6, nous pourrions dire que le grec ne connaît pas non plus de terme correspondant à celui de « culture » (dans ses multiples acceptions en latin comme en français). L’on pourra ainsi s’appuyer sur cette difficulté pour s’interroger, par exemple, sur ce à quoi s’oppose le terme de phusis, sur ce que recouvrent les termes paideia, therapeia/therapeuô, kosmos, schêma, …
Les questions proposées ci-dessus peuvent être synthétisées selon quelques orientations ou articulations qui permettent aisément d’aborder d’autres champs de recherche que ceux de l’Antiquité :
- culture/nature
- culture/urbanité/rusticité
- culture, parure, ornement, artifice/état brut, non travaillé
- culture/authenticité
- culture, civilisation, humanité/monde sauvage/barbare, autre, étranger
- culture/éducation, formation, art
- culture/nature/beauté, etc.
À partir de cette réflexion sur les conceptions antiques de la « culture », et en parallèle avec elle, notre souhait est donc de construire un colloque interdisciplinaire, où le dialogue soit ouvert avec des anthropologues qui puissent faire le point sur la pensée contemporaine de ces questions, mais aussi avec des spécialistes de périodes et d’aires culturelles autres que celles de l’Antiquité7, relevant de différentes disciplines : littérature, philosophie, histoire, géographie, sociologie, droit, économie, sciences de l’éducation8…
À une époque où la « culture », en un sens certes plus restreint, peut paraître partout menacée9, il nous semble important de réfléchir et de s’interroger à nouveaux frais sur la notion même de « culture », dans son historicité, ses multiples représentations, et son actualité.
Informations pratiques
Dates : du mercredi 26 mai au vendredi 28 mai 2027
Lieu : Université de Rouen Normandie
Organisatrices : Catherine Baroin (Université Rouen Normandie – URN, UR 4705 ERIAC / UMR 8210 ANHIMA) et Anne-Lise Worms (Université Rouen Normandie – URN, UR 4705 ERIAC).
Modalités de soumission des propositions : les propositions de communication (d’un maximum de 1000 mots) seront envoyées avant le 15 janvier 2027 à : catherine.baroin@univ-rouen.fr & anne-lise.worms@univ-rouen.fr
Cette rencontre donnera lieu à une publication.
Comité scientifique
- Matthieu Amat (Université de Rouen Normandie)
- Lydie Bodiou (Université de Poitiers)
- Marine Bretin-Chabrol (Université Jean Moulin-Lyon 3)
- Marion Faure (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
- Isabelle Gassino (Université de Rouen Normandie) ;
- Florence Gherchanoc (Université Paris Cité)
- Mélanie Lucciano (Université de Rouen Normandie)
- Véronique Mehl (Université Bretagne Sud)
- Estelle Oudot (Université Bourgogne Europe)
- Veronica Revello (Université de Rouen Normandie)
- Joëlle Soler (Sorbonne Université)
- Jean Trinquier (ENS-PSL)
- Emmanuelle Valette (Université Paris Cité)
- Anne Vial-Logeay (Université de Rouen Normandie)
Indications bibliographiques (classement thématique)
Sur le cultus et le kosmos :
- Baroin Catherine, Beauté et présentation de soi dans le monde romain. Normes, écarts et transgressions, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2025.
- Berg Ria, « Wearing Wealth. Mundus Muliebris and Ornatus as Status Markers for Women in Imperial Rome », dans P. Setäla, R. Berg, R. Hälikka, M. Keltanen, J. Pölönen, V. Vuolanto, Women, Wealth and Power in the Roman Empire, Rome, Acta Instituti Romani Finlandiae, 2002, p. 15-72.
- Blonski Michel, Se nettoyer à Rome. IIe s. avant J.-C.- IIe s. après J.-C. Pratiques et enjeux, Paris,Les Belles Lettres, 2014.
- Bodiou Lydie et Mehl Véronique (dir.), Dictionnaire du corps dans l’Antiquité, Rennes, PUR, 2019.
- Boudon-Millot Véronique, « Médecine et esthétique : Nature de la beauté et beauté de la Nature chez Galien », BAGB, 2, 2003, p. 77-91.
- Briand Michel, « Esthétique et idéologie du kosmos dans la poésie mélique grecque archaïque », dans L. Bodiou, F. Gherchanoc, V. Huet et V. Mehl (éd.), Parures et artifices : le corps exposé dans l’Antiquité, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 217-232.
- Brulé Pierre, Les sens du poil (grec), Paris, Les Belles Lettres, 2015.
- Casevitz Michel, « À la recherche du Kosmos. Là tout n’est qu’ordre et beauté », Le temps de la réflexion, 10, 1989, p. 97-119.
- Cordier Pierre, « L’ethnographie romaine et ses primitifs : les paradoxes de la préhistoire au présent », Anabases, 3, 2006, p. 173-193. https://journals.openedition.org/anabases/2716
- Gherchanoc Florence, « Beauté, ordre et désordre vestimentaires féminins en Grèce ancienne », Clio. Histoire, Femmes et Sociétés, 36 : Costumes, S. Cassagnes-Brouquet C. Dousset-Seiden (dir.), 2012, p. 19-42.
- Gherchanoc Florence, « “L’attrait du kosmos, le désir de parure, le plaisir d’être [belle ou] beau” et les dangers de l’éclat. Mode de circulation des parures nuptiales et des présents conjugaux en Grèce ancienne », dans H. Harich-Schwarbauer und C. Scheidegger Lämmle (éd.), Gender Studies in den Altertums Wissenschaften. Women and Objects in Antiquity, Trèves, WVT, 2022, p. 225-240.
- Guez Jean-Philippe, Klein Florence, Peigney Jocelyne, Prioux Evelyne (dir.), Dictionnaire des images du poétique dans l’Antiquité, Paris, Classiques Garnier, 2025.
- Prêtre Clarisse, Kosmos et kosmena. Les offrandes de parure dans les inscriptions de Délos, Liège, Presses universitaires (Kernos, suppl., 27), 2008.
- Puhvel Jaan, « The Origins of Greek Kosmos and Latin Mundus », AJPh, 97-2, 1976, p. 154-167.
- Robert Jean-Noël, « Société et cultus à l’époque de Martial », Humanitas. Revista do Instituto de Estudos Clássicos, 56, 2004, p. 49-69. https://www.uc.pt/fluc/eclassicos/publicacoes/humanitas56
- Wilhelm Robert M., « The second Georgic. The Sowing of a Republic », Ziva Antiqua, 26.1, 1976, p. 63-72. https://antiquitasviva.com/regular-issues/ziva-antika-antiquite-vivante-26-1-1976/
Sur la culture et l’éducation :
- Bonner Stanley F., Education in ancient Rome: from the elder Cato to the younger Pliny, Berkeley/Los Angeles, University of California Press, 1977.
- Jaeger Werner, Paideia. La formation de l’homme grec, Paris, Gallimard, 1988 (19341 ; 1954-19592).
- Marrou Henri-Irénée, Histoire de l’éducation dans l’Antiquité, Paris, Le Seuil, 19917 (1948).
Sur le cultus dans la poésie élégiaque :
- Fabre-Serris Jacqueline, « De cultu puellarum. Modélisation et enjeux de la toilette des femmes selon les élégiaques (Tib.3.8, Properce 1.2, Ovide) », dans H. Harich-Schwarbauer und C. Scheidegger Lämmle (éd.), Gender Studies in den Altertums Wissenschaften. Women and Objects in Antiquity, Trèves, WVT, 2022 p. 171-85.
- Faure Marion, « Rome au naturel ? Paradoxes poétiques d’Ovide entre nature et… parure », dans M. C. D’Ercole, S. D’Intino, F. Gherchanoc (dir.), Natura. Approches anciennes, enjeux contemporains, Paris, Classiques Garnier, 2024, p. 165-174.
- Watson Patricia, « Ovid and cultus: Ars Amatoria 3. 113-28 », TAPhA, 112, 1982, p. 237-244.
Sur le rapport nature/culture :
- Blandenet, Maelys, « Le poète paysan des Géorgiques : un homme de culture », BAGB, 2, 2007, p. 123-146.
- Blandenet, Maelys, « Rusticité et identité romaine à l’époque républicaine », Vita Latina,193-194, 2016. p. 29-44.
- Corbeill Anthony, Nature Embodied: Gesture in Ancient Rome, Princeton et Oxford, PUP, 2004.
- Descola Philippe, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.
- Ingold Tim, « Culture, nature et environnement » (édité par P. Charbonnier, trad. P. Madelin), Tracés, 22 : Écologiques. Enquêtes sur les milieux humains, 2012, p. 169-187. https://journals.openedition.org/traces/5470
Sur les plantes et l’utilisation du lexique et des métaphores végétales pour décrire des réalités et des institutions humaines :
- Bretin-Chabrol Marine, « Soigner la terre, matrice des plantes. Agriculture et gynécologie chez Columelle », dans A. Macé et S. Carvallo (éd.), Analogies végétales dans la connaissance de la vie de l’Antiquité à l’âge classique, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté 2023. Volume en ligne : https://books.openedition.org/pufc/51621
- Buccheri Alessandro, Penser les humains à travers les plantes. Métaphores botaniques du corps et de la parenté dans la poésie grecque archaïque et classique, Grenoble, J. Millon, 202410.
Sur les animaux :
- Lazaris Stavros, Spruyt Margaux et Trinquier Jean, « Le refus du visage animal durant l’Antiquité et le Moyen Âge », dans É. Baratay (dir.), L’animal désanthropisé. Interroger et redéfinir les concepts, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2024, p. 33-51. https://books.openedition.org/psorbonne/129708
- Le Doze Philippe, Les animaux dans le monde romain, Paris, PUF, 2026.
- Pfaff-Reydellet Maud, Le bestiaire des poètes. La mise en scène de l’animal chez Lucrèce, Virgile et Ovide, Paris, Sorbonne Université Presses, 2025.
Sur la nature :
- d’Ercole Maria Cecilia, D’Intino Silvia et Gherchanoc Florence (dir), Natura. Approches anciennes, enjeux contemporains, Paris, Classiques Garnier, 2024.
https://classiques-garnier.com/natura-approches-anciennes-enjeux-contemporains.html - Macé Arnaud, « La naissance de la nature en Grèce ancienne », dans S. Haber et A. Macé (éd.), Anciens et Modernes par-delà nature et société, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2012, p. 47-84. https://books.openedition.org/pufc/42387
Sur le spectacle de la nature, en relation avec sa présence dans l’espace domestique, notamment sous forme picturale :
- Le spectacle de la nature. Regards grecs et romains, s. dir. Emmanuelle Valette et Stéphanie Wyler, Cahiers Mondes anciens, 2017. https://journals.openedition.org/mondesanciens/1872
- Nature/natures : approches anthropologiques, Mètis, N.S.20, 2022.
Notes
1 Voir par exemple Philippe Descola et Alessandro Pignocchi, Ethnographies des mondes à venir, Paris, Éditions du Seuil, 2022.
2 Notons qu’en français on « élève » des animaux, mais qu’en latin on pratique le cultus des champs et du bétail (Virgile, Columelle) : si l’on se fie au lexique, ce n’est pas le fait de faire grandir qui compte (comme pour des petits humains), c’est d’abord le faire de prendre soin, de veiller sur.
3 En ce sens, le nom cultus est proche des substantifs ornatus et ornamentum (ornement), mais aussi mundus (objets de toilette, ornements, en particulier dans l’expression mundus muliebris). Il existe aussi l’adjectif mundus, dont le premier sens est « propre ». On ne sait pas si le substantif « mundus » qui signifie « monde », « univers » et mundus au sens d’objet de toilette ou de parure ont la même origine.
4 Cf. Cicéron, Tusculanes, II, 5, 13.
Pour ces différents sens et emplois de colo, de cultus et de cultura, nous nous appuyons ici sur le classement du Thesaurus Linguae Latinae – qui peut évidemment être remis en question et retravaillé.
5 Voir par exemple Augustin, Cité de Dieu, X, 1.
6 J.-P. Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, Éditions François Maspéro, Paris, 1969 (section IV, chap. 2, « Travail et nature dans la Grèce ancienne », p. 197).
7 Notamment celles de l’Unité de Recherches ERIAC (UR 4705 Université de Rouen : https://eriac.univ-rouen.fr/).
8 Ce colloque s’inscrira également dans les orientations scientifiques de l’axe 2 de l’IRIHS (Fédération de recherche en SHS de l’université de Rouen), Cultures, patrimoines, langages, représentations (https://irihs.univ-rouen.fr/irihs/).
9 Voir, par exemple, le titre du numéro 5 de la revue Analyse, Opinion, Critique (AOC, printemps 2026) : CULTURE.
10 Voir le projet ERC Starting Grant (2023-2028) dirigé par A. Buccheri et intitulé « POLYBOTA. Polytheism and Botany: An Experimental Approach to the Environmental Dimensions of Ancient Greek Religion » : https://anr.fr/Project-ANR-23-AERC-0010
L’ERIAC sur HAL