eGesta — Éditions Génétiques NumériqueS des Textes Antiques

Le programme eGesta, porté par Clara Auvray-Assayas dans le cadre du projet Contenus et corpus numérisés (CORNUM), a pour but de fournir un « prototype » à partir duquel peuvent s’élaborer et se construire collectivement de nouvelles éditions scientifiques des textes de l’Antiquité. Il est l’aboutissement de la réflexion menée sur les pratiques de la philologie classique qui a pour premier résultat l’édition du dialogue de Cicéron La nature des dieux (développée et mise en ligne par le Pôle Document Numérique de la MRSH de Caen pour la collection Fontes et Paginae des Presses Universitaires de Caen).

Voir un philosophe antique au travail :
édition numérique et genèse de l’œuvre

 

Par Clara Auvray-Assayas, professeure des universités (ERIAC)
et Guillaume Quéruel, ingénieur d’études (IRIHS).

Chaîne éditoriale

Le Timaeus de Cicéron présente, dans un format bref, beaucoup de difficultés à résoudre pour un éditeur : en cela il exige une analyse approfondie des moyens numériques nécessaires, à exploiter ou à inventer, pour rendre les problèmes visibles, compréhensibles et peut-être solubles.

Le dispositif numérique dans son ensemble repose sur les recommandations de la TEI (Text Encoding Initiative) pour l’encodage des phénomènes intellectuels au format XML. Plus encore, il s’appuie sur les outils et les principes développés au sein du pôle Document numérique de la MRSH de Caen (Université de Caen Normandie).

Ces principes, déjà largement exposés (Pour le moment « seules » les spécifications TEI et EAD sont gérées nativement. Mais il est possible d’adosser MaX à n’importe quelle spécification XML), consistent en une chaîne d’outils de production et de diffusion de formes XML dans un environnement dédié et favorable à l’activité scientifique d’annotation. Il repose notamment sur une brique centrale, l’éditeur XMLMind XMLEditor de la société française Pixware qui permet de constituer des espaces de travail adaptés aux questionnements scientifiques par l’intégration du langage CSS (Cascading Stylesheets) et de paramétrer des exports multi-supports grâce à des scripts XSLT (XML Stylesheet Language Transformation).

Essentiel dans la mise en œuvre du texte et dans la restitution des problèmes qu’ont posés sa transmission et son interprétation, MaX (Moteur d’affichage XML) est ici la pierre angulaire du projet e-Gesta. Comme son nom l’indique, il est une application permettant d’exposer des données encodées en XML (voir notamment P.-Y. Buard 2015 et M. Bisson, E. Cannet, M.-A. Lucas-Avenel 2020) en concevant des interfaces Web dédiées. Son intérêt pour un projet d’édition numérique comme celui d’e-Gesta réside dans son extrême souplesse : sur un principe similaire à l’éditeur XML mentionné précédemment, il permet de concevoir des scénarios de consultation ad hoc en fonction des spécificités des fragments de la source considérés. Il repose principalement sur le langage Xquery (et notamment de sa couche technique de programmation Web RestXQ qui fait correspondre une requête ou une fonction XQuery à une URL) et un ensemble de feuille de transformation XSLT permettent à l’ingénieur en Humanités numériques d’avoir la main sur le scénario de passage des balises TEI en balises XHTML. Le CSS et le Javascript (notamment par le recours au framework Bootstrap) permettent la dynamisation du contenu Web ainsi généré.

Enfin, MaX propose nativement des plugins qui fournissent des fonctionnalités de base pour des éditions de sources anciennes encodées en XML-TEI (notes marginales, affichage des témoins et variantes, fonctionnalités d’alignement etc.). Mais il permet surtout de développer des plugins custom. Ainsi les dispositifs détaillés ci-après pour correspondre aux problématiques portées par les trois textes qui composent le corpus d’e-Gesta (texte grec de Platon, texte latin de Cicéron et sa traduction en français).

Composition et typologie de l’édition du Timaeus

Sous le titre Timaeus transmis par certains manuscrits carolingiens sont rassemblés une esquisse de préface pour un dialogue et une traduction / adaptation d’une partie de l’exposé de Timée dans l’œuvre homonyme de Platon : cas rare, si ce n’est unique, de « brouillons » transmis avec d’autres œuvres de Cicéron, cet assemblage ouvre un vaste champ aux hypothèses d’interprétation. Plutôt que d’en privilégier une aux dépens des autres, il faut laisser aux lecteurs la liberté de la réflexion en fournissant toutes les ressources que permet l’articulation rigoureuse des contenus dans l’édition numérique.

La préface : à l’état d’ébauche, elle ne comporte pas d’indication sur le projet du dialogue qu’elle introduit. Il faut donc mettre à disposition toutes les autres préfaces des dialogues achevés pour mieux évaluer les pratiques d’écriture de Cicéron et repérer tout ce qui manque à ce brouillon : les méthodes et outils de la génétique textuelle peuvent être transposés et adaptés au texte antique.

La traduction/adaptation : l’interprétation que Cicéron donne du texte de Platon peut apparaître grâce à plusieurs niveaux d’annotation.

    • Dans le texte grec de Platon l’annotation signale les problèmes de transmission du texte (qui pourraient expliquer que Cicéron ne lisait pas le texte que nous lisons) et différentes options de lecture permettent de repérer ce que Cicéron n’a pas traduit, ce qu’il a traduit différemment (pour le sens, pour le choix du lexique et des images) et ce qu’il a déjà abordé dans d’autres œuvres. L’indexation du vocabulaire exprimant les concepts et les images permet le renvoi à un glossaire bilingue. Ces éléments sont mis en œuvre par des options de lecture, accessibles depuis l’interface de consultation, qui permettent la mise en évidence de la séquence de texte concernée grâce à une coloration spécifique
    • Le texte latin de Cicéron, tel que les plus anciens manuscrits le transmettent, ne comporte pas deux passages du texte de Platon (37c-38c et 43b-46a) et présente la succession des passages  40 e-42a/42a-44b dans l’ordre inverse : pour visualiser ces problèmes sont mis à disposition les passages de Platon omis ainsi que les manuscrits numérisés du texte cicéronien. L’interface propose en outre de lire le texte de Cicéron ou bien suivant l’ordre des manuscrits ou bien tel qu’il a été corrigé par l’humaniste Giorgio Valla (qui pouvait lire le grec de Platon) par un système de collapsers affichant ou masquant les passages permettant ainsi de saisir toutes les implications de leur mobilité.
      Ces ressources doivent rendre accessibles les enjeux philosophiques de ces problèmes jusqu’ici envisagés seulement comme des accidents de transmission textuelle et, plus généralement, faire apparaître les choix philosophiques de Cicéron : c’est la raison pour laquelle l’annotation au texte latin n’est pas limitée à un apparat critique classique (indiquant seulement les variantes des différents manuscrits retenus pour l’établissement du texte) mais comporte des renvois aux manuscrits, au commentaire de Giorgio Valla, aux témoignages des lecteurs antiques et tardo-antiques du texte ainsi qu’une indexation du vocabulaire choisi par Cicéron (et renvoi au glossaire).
    • La traduction française de la traduction de Cicéron vise à restituer au mieux les choix de Cicéron et à les rendre accessibles à un public plus large : c’est pourquoi l’annotation au texte français comporte des explications sur le texte transmis, sur les lexiques platonicien et cicéronien, sur les interprétations données au texte platonicien dans la tradition du platonisme, sur l’histoire des sciences entre le IVe siècle et le Ier avant notre ère.

L’ensemble fournit ainsi les matériaux utiles pour comprendre quel lecteur de Platon fut Cicéron et quel témoin il fut aussi de la réception du platonisme à Rome. La possibilité de mettre en regard du texte latin soit la traduction française soit le texte de Platon facilite l’appréciation du projet intellectuel de Cicéron.

Ce prototype d’édition numérique, en favorisant une approche dynamique d’un texte « en chantier » vise également à donner une place active au lecteur « co-éditeur » : parce que l’édition d’un texte antique s’inscrit dans une longue chaîne toujours ouverte de lecteurs et d’éditeurs, elle doit s’appuyer sur la consultation facilement accessible de leurs œuvres et de leurs travaux (manuscrits, éditions numérisées, notes marginales) pour situer la lecture présente dans l’histoire des réceptions et des interprétations du texte.

Présentations du projet

  • Présentation à journée d’études Corpus et éditions numériques en Normandie. Journée de lancement du projet de recherches CORNUM (7 juin 2019 – Université de Rouen Normandie), en collaboration avec Benoît Roux : « e-Gesta, Voir un philosophe antique au travail : édition numérique et genèse de l’œuvre ».

  • Communication au colloque international Cicero digitalis – Cicero and Roman Thought in the Age of Digital Humanities (25-26 février 2021 – Universités de Vercelli-Turin et Rouen Normandie) : « Les éditions numériques des textes de Cicéron : enjeux philosophiques et philologiques. (Deux exemples : la nouvelle édition du De natura deorum et le projet e-cicero pour l’édition du Timaeus) ».

Publications scientifiques issues du projet

  • « Contra physicos…Carneadeo more…disputata. Cicero’s dialogue on Plato’s Timaeus and the quaestio about physics in De natura deorum, De diuinatione, De fato« , dans Cicero as philosopher : interpretation and legacy, eds A. Hahmann and M. Vasquez, Berlin, De Gruyter, 2022.
  • « Philologie numérique et édition critique d’un texte inachevé : le cas du Timaeus de Cicéron », dans le volume collectif sur l’édition critique numérique (sous la direction de M. Vitali-Rosati et R. Alessi) à paraître aux Presses Universitaires de Montréal-Collection Parcours numériques.

Retombées pédagogiques

  • Le projet est au cœur du séminaire « De l’Antiquité au numérique » que je propose depuis octobre 2019 aux étudiants (M1 & M2) du Master Humanités numériques de l’université de Rouen Normandie (avec deux interventions de la post-doctorante du projet Selene Brumana (octobre 2019 / février 2020).
  • Dans le séminaire « Multilinguisme et traduction » proposé depuis janvier 2021 aux étudiants deuxième année du Master Humanités numériques de l’université de Rouen Normandie, le corpus édité fournit tous les exemples pour une réflexion sur la traduction et l’adaptation dans un environnement plurilingue.
  • Une master class autour de notre prototype d’édition génétique numérique, ouverte aux antiquisants et éditeurs de textes de l’université de Rouen Normandie (chercheurs de l’ERIAC, du GRHis, du CÉRÉdI, étudiants de master de ces trois laboratoires), ainsi qu’aux chercheurs de l’IRHT .

Lien du projet avec des groupes de recherche (extérieurs à l’université de Rouen Normandie)

  • Le lexique philosophique bilingue grec/latin du Timée doit être inséré dans l’ensemble du « Lexique Philosophique de la latinité » (Projet PhiLat- ANR 19-CE 27-0023, Paris-Sorbonne / Centre Léon Robin, dont je suis membre).
  • Une master class sur la diffusion des classiques en Normandie est prévue en lien avec les ressources et les chercheurs de l’équipe Biblissima.

Illustration — Traités de Cicéron sur la Vieillesse et sur l’Amitié, traduits en français par Laurent de Premierfait, pour Louis, duc de Bourbon (1405), et Jean, duc de Berry. BNF, Manuscrits, NAF 6220, fo 11r. (source : gallica.bnf.fr).