Corps, normes, genre : discours et représentations de l’Antiquité à nos jours

Date : 15 juin 2018
Horaire : 10h00-16h30
Lieu : Maison de l'Université | Salle divisible sud | Mont-Saint-Aignan

Cette journée d’études organisée par Catherine Baroin et Anne-Florence Gillard-Estrada vient clore l’année 2017-2018 du séminaire de l’ERIAC “Corps, normes, genre : discours et représentations de l’Antiquité à nos jours” (Programme 2)

PROGRAMME

 

10h00 Catherine Baroin et Anne-Florence Gillard-Estrada (Université de Rouen-Normandie, ERIAC) : Présentation du séminaire et de la journée d’études.

10h30 – Marc Martinez (Université de Rouen-Normandie, Département d’Anglais, ERIAC) : « Déviance grotesque et norme satirique : l’inquiétante altérité du corps féminin dans Les Voyages de Gulliverde Jonathan Swift ».

11h05 – Nadine Bernard (Université de Rouen-Normandie, Département d’Histoire, GRHIS) : « Laideur physique et laideur morale de la vieille femme : Aristophane à l’épreuve d’autres sources ».

11h40 – Valérie Huet (Université de Bretagne Occidentale, Département d’Histoire, CRBC/ANHIMA) : « Cacher/montrer le corps des Romaines : des pieds, des mains aux seins, au nombril et à l’épaule. À propos de quelques images antiques ».

12h15 – Déjeuner

13h45 – Ginette Vagenheim (Université de Rouen-Normandie, Département Humanités, ERIAC) : « Nudité et mixité dans le De arte gymnastica (1573) de Girolamo Mercuriale : le dilemme du médecin-antiquaire ».

14h20Giuseppe Bardascino (Université de Rouen-Normandie, Département de Langues romanes, ERIAC) : « Cesare Lombroso : herméneutique du corps malade ».

14h55 – Odette Louiset (Université de Rouen-Normandie, Département de Géographie, ERIAC) : « Débats “publics” autour du corps de la danseuse en Inde dans les années 1880-1940 ».

15h30 – Samantha Faubert (Université du Havre, Département de Langues romanes et germaniques) : « Le corps, lieu de l’oppression et de la transgression, dans l’œuvre dramatique de Griselda Gambaro ».

RÉSUMÉS

 

Marc MARTINEZ, Déviance grotesque et norme satirique : l’inquiétante altérité du corps féminin dans Les Voyages de Gulliverde Jonathan Swift
Dans les Voyages de Gulliver, les femmes occupent une place périphérique, comme la malheureuse Mary Gulliver, l’épouse du narrateur cantonnée aux marges du récit, qu’il s’empresse de quitter au terme de chaque retour dans son foyer. Dans les deux premiers voyages, les jeux de perspective qui confortent les stéréotypes du masculin et du féminin semblent exalter le corps gigantesque et puissant de Gulliver chez les Lilliputiens et avilir le corps proliférant et répugnant des géantes de Brobdingnag. Cette communication se propose d’analyser le fonctionnement et la finalité du grotesque corporel dans la stratégie satirique. Quantitativement marginal, mais symboliquement central, le corps ouvert, envahissant et abject des femmes devient l’incarnation de la transgression morale et politique que condamne le satiriste, comme le suggère, notamment, le nom de l’île volante Laputa. Toutefois, si la représentation grotesque témoigne de l’inquiétante altérité incarnée par ces personnages transgressifs qui entraînent le protagoniste masculin dans la sphère menaçante de la sexualité féminine, elle semble également exercer une fascination esthétique qui, en dernière analyse, remet en question la fonction du corps féminin et les enjeux satiriques de l’œuvre.

Nadine BERNARD, Laideur physique et laideur morale de la vieille femme : Aristophane à l’épreuve d’autres sources
Partant des figures de vieilles femmes qui apparaissent chez Aristophane et chez les poètes de l’Ancienne comédie athénienne, nous dégagerons les traits caractéristiques de leurs représentations physiques et morales ; nous nous interrogerons également sur l’existence de contre-modèles culturels et sur leur capacité à brouiller, ou pas, des images pour le moins négatives.

Valérie HUET, Cacher/montrer le corps des Romaines : des pieds, des mains aux seins, au nombril et à l’épaule. À propos de quelques images antiques
La femme idéale du citoyen romain, la matrone, doit faire preuve en public de pudoret de modestia. Pour cela, elle s’enveloppe dans des tuniques, robes et manteau ou voile, ne laissant apparaître que son visage. En même temps, la femme idéale doit être belle et séduisante. Quelles sont les stratégies des sculpteurs et des peintres et de leurs commanditaires pour dévoiler cette uenustas(beauté) ? Nous regarderons comment le corps de la matrone, enveloppé comme dénudé, emprunte des éléments du corps de Vénus, comment même des épaisseurs de vêtements révèlent en transparence tétons et nombril, comment le glissement d’une bretelle de robe sur l’épaule devient synonyme d’érotisme. Le corpus privilégié sera constitué par des images de banquet, mais nous partirons de quelques sculptures éclairantes pour comprendre les normes genrées et leurs transgressions assumées qui deviennent alors également des normes.

Ginette VAGENHEIM, Nudité et mixité dans le De arte gymnastica (1573) de Girolamo Mercuriale : le dilemme du médecin-antiquaire
Girolamo Mercuriale est à la fois le médecin du cardinal Farnèse et de Maximilien II et un fervent humaniste admirateur de la culture antique. La communication montrera comment les « normes » anciennes et modernes entrent en conflit dans l’esprit de cet homme à propos de la mixité et nudité dans des structures comme les bains ou les tricliniaet comment ses positions sont tantôt celles d’un humaniste et tantôt celles d’un homme de son temps qui défend –sincèrement ou pas – la morale chrétienne dans le climat de la Contre-réforme.

Giuseppe BARDASCINO, Cesare Lombroso : herméneutique du corps malade
Pendant la seconde moitié du XIXesiècle, en Europe, le désir d’une lecture totale des corps, qu’ils soient sains ou malades, devient presque obsessionnel. Un désir qui trouve sa justification au moment même où la folie et son ample spectre phénoménologique de névroses, hystéries et épilepsies sont lues comme des maladies propres à la société moderne, génératrice de figures marginales et du désordre.L’intérêt qui a toujours entouré le discours sur l’esprit humain grandit alors démesurément, sort des systèmes théoriques des sciences médicales et « investit » les artistes et écrivains ainsi que leurs productions.C’est bien l’époque de Charles Darwin (1809-1882) et de ses théories sur l’évolution, mais aussi celle de l’italien Cesare Lombroso (1835-1909)et de sesthéories sur l’homme criminel, le fou et l’homme de génie. Lombroso est un savant omnivore et prolifique, précurseurs de la psychiatrie italienne et père de l’anthropologie criminelle. Les formes de la pathologie sociale l’attirent dès le début de sa carrière et forment le cœur même de son œuvre. Il passe sa vie à mesurer, classer, répertorier les corps, à identifier les différentes formes de la « déviance », à définir les frontières entre « santé » et « maladie », entre « culpabilité » et « libre arbitre », et ce dans l’objectif de fournir « des normes » plus sûres à une société toujours plus inquiète et perturbée. C’est en fait de Lombroso que partira le débat enflammé sur le thème de la folie associé à celui du génie et de l’homme délinquant, et c’est de lui également que naîtra la vision criminelle des maladies mentales qui, associée au concept d’immoralité, obtiendra un grand succès dans le genre narratif.

Odette LOUISET, Débats « publics » autour du corps de la danseuse en Inde dans les années 1880-1940
Les débats visant l’interdiction des devadasi(ou danseuses de temple) à partir des années 1880 ont pu être traduits comme l’émergence d’une « sphère publique ». Àcette occasion, la question de la place des femmes dans la société et celle des normes de genre, acceptables ou non, ont été posées par les élites intellectuelles locales qui, reprenant les valeurs européennes de modernisation et d’émancipation, ont fait valoir la nécessité de libérer la société indienne (hindoue ?) de pratiques irrationnelles incompatibles avec la modernisation. Un consensus a semblé se faire malgré la diversité des protagonistes mais les devadasi, déclarées « hors norme », ont été des « sans voix » quand leur pratique était réappropriée par les femmes de haute caste, désignées comme détentrices d’une identité indienne légitime.

Samantha FAUBERT, Le corps, lieu de l’oppression et de la transgression, dans l’œuvre dramatique de Griselda Gambaro
Griselda Gambaro est une dramaturge, romancière et essayiste argentine née en 1928. Son œuvre, qui a traversé des périodes de régimes politiques autoritaires et terriblement oppressifs, aborde la violence sociale et politique dans tous ses aspects. L’ensemble de ses pièces de théâtre se construit autour du concept de pouvoir et met en scène la violence des relations qui en découle. La question du corps – de son intimité et de son extériorité – est donc centrale dans ces œuvres où les personnages d’oppresseurs exercent une force physique sur les personnages de victimes. Dans ce contexte, le corps sexualisé est le lieu de la domination qui passe bien souvent par l’assujettissement et la coercition du corps des femmes. Ainsi, les motifs spatio-corporels de la maison ou de la nourriture renvoient aux questions de l’enfermement (à travers la dialectique public/privé) et de l’assignation des rôles de genre. L’étude de plusieurs pièces nous permettra de mettre en évidence la violence de la domination patriarcale qui s’exerce sur le corps de la femme mais aussi la révolte ou la résistance des personnages féminins par la transgression. Car le théâtre de Gambaro, en opérant des renversements ou en ouvrant des chemins de traverse, propose un horizon de possibles pour les victimes et les faibles.